english

L’entreprise contre la pauvreté

L’économie sociale et l’entreprenariat durable apparaissent de plus en plus comme les porteurs possibles de réponses innovantes face à la crise. En cherchant à réinventer son rôle social et à devenir un nouveau promoteur du développement durable, l’entreprise peut-elle s’épanouir dans une nouvelle mission?

L’implication des entreprises « classiques » Non en termes philanthropiques, mais bien à travers des mécanismes économiques à l’ambition durable. Les exemples abondent : une entreprise agro-alimentaire pourra ainsi s’efforcer de rendre accessibles ses produits pour le plus grand nombre, une entreprise du secteur de l’énergie lutter contre la précarité énergétique ou un acteur des télécommunications chercher à diminuer la fracture numérique.

La logique naturelle de recherche de nouveaux marchés d’une part, la maturité des stratégies de Responsabilité sociale des Entreprises d’autre part convergent en effet pour faire des populations pauvres un public de plus en plus pris en compte par les multinationales.

Le mouvement est principalement né dans les pays émergents. Le très fort essor économique des « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine) ces quinze dernières années a conduit les grandes multinationales à s’intéresser non seulement aux classes moyennes et dirigeantes de ces pays mais également à la très grande majorité des consommateurs potentiels de ces marchés que sont les populations pauvres. CK Prahalad, professeur de stratégie d’origine indienne, a popularisé l’idée de modèles à la Base de la Pyramide (Base of the Pyramid).

L’idée est simple : les trois ou quatre milliards de personnes vivant avec quelques dollars par jour devraient être traités en consommateurs ou en micro-producteurs par les multinationales. Elles y trouveraient là un nouveau marché et pourraient intelligemment contribuer au développement.

Dans le même temps, et toujours en Asie, émerge ce que le Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus a nommé le social business. Concrètement, un social business se fixe un objectif social – accès à un bien essentiel, réduction de la pauvreté – tout en fonctionnant sur un modèle économique durable, c’est-à-dire sans perte. De nombreuses entreprises, notamment françaises (Danone, Veolia) et allemandes (BASF, Adidas) s’intéressent à ces modèles. La différence de taille avec le système classique tient au fait que les profits doivent être réinvestis dans l’entreprise et ne peuvent revenir à l’actionnaire. C’est l’idée du no loss, no dividend.

Parallèlement, partout dans le monde, un nombre croissant d’initiatives relevant de la «Responsabilité Sociale» de grandes entreprises est passées des formes traditionnelles de mécénat à la création de « laboratoires » de projets économiques alternatifs à destination des populations pauvres.

Au-delà de leur diversité, toutes ces stratégies relèvent en effet de nouvelles approches du marché : il s’agit, dans une logique de pérennité financière, de contribuer au développement de l’initiative économique des populations en situation de pauvreté ou d’améliorer leurs conditions de consommation en proposant des offres plus accessibles à travers des schémas innovants.

L’intérêt croissant des d’entreprises multinationales pour la question de la pauvreté peut tout à la fois ravir ou susciter la méfiance. Méfiance car le secteur privé est pour certains le responsable principal de la pauvreté : sa constante et contrainte recherche de nouveaux gisements de croissance se ferait au détriment des hommes. Pire, les entreprises, rompues à l’art de la communication savent capter l’air du temps, qui est à la solidarité et créent les contre-feux nécessaires à la pérennité de l’économie traditionnelle. Un peu d’innovation sociale serait, selon cette analyse, la meilleure garantie in fine du libéralisme le plus sauvage.

L’inflation sémantique à l’œuvre sur ces questions n’invite guère à l’optimisme : les concepts fleurissent depuis quelques années pour désigner des approches de marché pour lutter contre la pauvreté – social business, Base of the Pyramid, social entrepreneurship, inclusive business, creative capitalism, philanthro-capitalism, hybrid business, etc.

Il faut se méfier de ces concepts trop communicants car l’on sait combien le langage de l’entreprise ressemble parfois à une véritable no-langue – un plan de sauvegarde de l’emploi ne désigne-t-il pas aussi des licenciements collectifs ?

D’un autre côté, l’implication d’entreprises est source d’un grand optimisme. L’analyse part d’une première conviction: il serait possible de rompre avec une certaine représentation de «l’idéal social» selon laquelle les entreprises « classiques » créent de la richesse, ceux qu’elles laissent au bord de la route étant pris en charge par l’Etat providence ou la sphère de l’économie sociale. Il ne s’agit pas de se substituer à la puissance publique via des programmes philanthropiques mais bien, de travailler sur le cœur de métier des entre- prises, pour développer des mécanismes économiques susceptibles de réduire la pauvreté.

Cette vision cherche également à renforcer la dignité et l’estime de soi des populations les plus pauvres1.
La participation au marché réduirait le sentiment de stigmatisation que risque de produire l’assistance sociale et permettrait à chacun d’exprimer son potentiel d’initiative ou ses préférences et ses droits de consommateurs. La dignité retrouvée est une étape essentielle d’une sortie durable de la pauvreté.

L’enjeu est d’asseoir et de démocratiser une véritable citoyenneté économique.

Certains vont plus loin en faisant de l’entreprise et l’entrepreneuriat le vecteur le plus efficace de la lutte contre la pauvreté. Seules les approches de marché permettraient une sortie pérenne de la pauvreté.
Selon que l’on souscrive à l’une ou à l’autre de ces approches diamétralement opposées, l’entreprise multinationale apparaît ainsi comme un Janus dont un visage, serein, affiche les traits radieux d’un retour au « doux commerce » et de la contribution au développement et dont l’autre, grimaçant, est marqué par l’exploitation, le pouvoir sans limite et la marchandisation du monde.

Ces deux visions nous semblent à la fois clairement exagérées et politiquement dangereuses : il paraît opportun d’analyser les liens d’une manière plus fine pour faire le point sur la contribution réelle que peut avoir l’entreprise dans la lutte contre la pauvreté.

On risque sinon de ne jamais sortir d’une certaine injonction paradoxale. Lorsque les entreprises respectent l’adage fameux de Milton Friedman « the business of business is business », c’est-à-dire l’entreprise doit avoir comme objectif la maximisation de la valeur créée pour les actionnaires, on les vilipende pour leur égoïsme acharné. Lorsqu’elles s’essaient à des initiatives plus sociales, la peur de l’instrumentalisation et du social washing domine les esprits. Damned if you do, damned if you don’t comme disent les Anglo-Saxons.

comments powered by Disqus